Le fléau de Emile Verhaeren

Souvenir de mon anthologie de poésies pour le Bac de française en 1er :
 
Le fléau
 
La mort a bu du sang
au cabaret des Trois Cercueils.
La mort a mis sur le comptoir
un écu noir,
" c’est pour les cierges et pour les deuils. "
 
Des gens s’en sont allés
tout lentement
chercher le sacrement.
 
On a vu cheminer le prêtre
et les enfants de chœur,
vers les maisons de l’affre et du malheur
dont on fermait les tragiques fenêtres.
La mort a bu du sang.
 
Elle en est soûle.
" notre mère la mort, pitié ! Pitié !
Ne bois ton verre qu’à moitié,
notre mère la mort, c’est nous les mères.
 
C’est nous les vieilles à manteaux,
avec leurs cœurs en ex-votos,
qui marmonnons du désespoir
en chapelets interminables ;
notre mère de la mort et du soir,
c’est nous les béquillantes et minables
vieilles, tannées
par la douleur et les années :
nos corps sont prêts pour tes tombeaux,
nos seins sont prêts pour tes couteaux. "
 
– La mort, dites, les bonnes gens,
la mort est soûle :
sa tête oscille et roule
comme une boule.
La mort a bu du sang
comme un vin frais et bienfaisant ;
il coule doux aux joints de la cuirasse
de sa carcasse.
La mort a mis sur le comptoir
un écu noir,
elle en voudra pour ses argents
au cabaret des pauvres gens.
" notre-dame la mort, c’est nous les vieux des guerres
tumultuaires,
tronçons mornes et terribles entailles
de la forêt des victoires et des batailles,
notre-dame des drapeaux noirs
et des débâcles dans les soirs,
notre-dame des glaives et des balles
et des crosses contre les dalles,
toi, notre vierge et notre orgueil,
toujours si fière et si droite, au seuil
de l’horizon tonnant de nos grands rêves ;
notre-dame la mort, toi, qui te lèves,
au battant de nos tambours,
obéissante-et qui, toujours,
nous fus belle d’audace et de courage,
notre-dame la mort, cesse ta rage,
et daigne enfin nous voir et nous entendre
puisqu’ils n’ont point appris, nos fils, à se
défendre. "
 
– La mort, dites, les vieux verbeux,
la mort est soûle,
comme un flacon qui roule
sur la pente des chemins creux.
 
La mort n’a pas besoin
de votre mort au bout du monde,
c’est au pays qu’elle enfonce la bonde
du tonneau rouge.
La mort est bien assise, au seuil
du cabaret des trois cercueils,
elle exècre s’en aller loin,
sous les hasards des étendards.
 
– " Dame la mort, c’est moi la sainte vierge
qui viens en robe d’or chez vous,
vous supplier à deux genoux
d’avoir pitié des gens de mon village.
Dame la mort, c’est moi, la sainte vierge,
de l’ex-voto, près de la berge,
c’est moi qui fus de mes pleurs inondée
au Golgotha, dans la Judée,
sous Hérode, voici mille ans.
 
Dame la mort, c’est moi, la sainte vierge
qui fis promesse aux gens d’ici
d’aller toujours crier merci
dans leurs détresses et leurs peines ;
dame la mort, c’est moi la sainte vierge. "
 
– La mort, dites, la bonne dame,
se sent au cœur comme une flamme
qui, de là, monte à son cerveau.
La mort a soif de sang nouveau,
la mort est soûle,
un seul désir comme une houle,
remplit sa brumeuse pensée.
La mort n’est point celle qu’on éconduit
avec un peu de prière et de bruit,
la mort s’est lentement lassée
des bras tendus en désespoirs,
bonne vierge des reposoirs,
la mort est soûle
et sa fureur, hors des ornières,
par les chemins des cimetières,
bondit et roule
comme une boule.
 
– " La mort, c’est moi, Jésus, le roi,
qui te fis grande ainsi que moi
pour que s’accomplisse la loi
des choses en ce monde.
La mort, je suis la manne d’or
qui s’éparpille du Thabor
divinement, jusqu’aux confins du monde.
 
Je suis celui qui fus pasteur,
chez les humbles, pour le seigneur ;
mes mains de gloire et de splendeur
ont rayonné sur la douleur,
la mort, je suis la paix du monde. "
 
– La mort, dites, le seigneur Dieu,
est assise, près d’un bon feu,
dans une auberge où le vin coule
et n’entend rien, tant elle est soûle.
Elle a sa faux et Dieu a son tonnerre.
En attendant, elle aime à boire et le fait voir
à quiconque voudrait s’asseoir,
côte à côte, devant un verre.
 
Jésus, les temps sont vieux,
et chacun boit comme il le peut
et qu’importent les vêtements sordides
lorsque le sang nous fait les dents splendides.
 
Et la mort s’est mise à boire, les pieds au feu ;
elle a même laissé s’en aller Dieu
sans se lever sur son passage ;
si bien que ceux qui la voyaient assise
ont cru leur âme compromise.
 
Durant des jours et puis des jours encor, la mort
a fait des dettes et des deuils,
au cabaret des trois cercueils ;
puis, un matin, elle a ferré son cheval d’os,
mis son bissac au creux du dos
pour s’en aller à travers la campagne.
 
De chaque bourg et de chaque village,
les gens étaient venus vers elle avec du vin,
pour qu’elle n’eût ni soif, ni faim,
et ne fît halte au coin des routes ;
les vieux portaient de la viande et du pain,
les femmes des paniers et des corbeilles
et les fruits clairs de leur verger,
et les enfants portaient des miels d’abeilles.
 
La mort a cheminé longtemps,
par le pays des pauvres gens,
sans trop vouloir, sans trop songer,
la tête soûle
comme une boule.
 
Elle portait une loque de manteaux roux,
avec de grands boutons de veste militaire,
un bicorne piqué d’un plumet réfractaire
et des bottes jusqu’aux genoux.
Sa carcasse de cheval blanc
cassait un vieux petit trot lent
de bête ayant la goutte
sur les pierres de la grand’route ;
et les foules suivaient vers n’importe où,
le grand squelette aimable et soûl
qui trimballait sur son cheval bonhomme
l’épouvante de sa personne
jusqu’aux lointains de peur et de panique,
sans éprouver l’horreur de son odeur
ni voir danser, sous un repli de sa tunique,
le trousseau de vers blancs qui lui tétaient le cœur.
 
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~ par ILP sur 16 juin 2008.

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